Le magicien du verre Emile Gallé

Gallé. Veilleuse, supporto in ferro forgiato, 1910, H 13 cm

Vingt-cinq ans après l'importante manifestation "Les Sources du XX° siècle" qui s'était déroulée en 1960 à Paris, au Musée national d'Art Moderne, et dans laquelle Emile Gallé était l'artiste le plus représentatif la France consacre aujourd'hui une grande exposition à ce maître incontesté de l'Art Nouveau.

 

 

Elle se tient à Paris au Musée du Luxembourg, du 29 Novembre au 2 Février 1986, sous l'égide du Ministère de la Culture, organisée par la Réunion des Musées Nationaux; de nombreuses personnes y ont collaboré, sous la direction de Philippe Thiébaut, conservateur du Musée d'Orsay, avec la participation de Francoise-Thérèse Charpentier, conservateur du Musée de l'Ecole de Nancy, qui ont réalisé ensemble un catalogue riche et précis.

Emile Gallé. Anemoni, base circolare e ghiera al collo in argento. Epoca 1897-98. H. 8,3 cm

Nombreuses ont été dans le monde entier les expositions posthumes réalisées ces vingt-cinq dernières années en l'honneur des maîtres de l'Art Nouveau, depuis qu'ils ont été sortis de l'oubli; et celles consacrées en particulier à son chef de file Emile Gallé, qui fut l'artiste le plus génial et le plus fécond, ont eu lieu à Tokyo, à Zurich et à Munich en 1980, à Dusseldorf en 1981, à Cologne en 1983 et à New-York en 1984. Il était du devoir de la France de rendre hommage à ce fils illustre et de le faire connaître au grand public. Il a eu en effet un rôle tout à fait déterminant en cette période changeante que fut la Belle Epoque.

Veritable rétrospective de l'oeuvre de Gallé cette exposition nous présente des pièces issues des trois techniques différentes qu'il a pratiquées: ébénisterie, céramique, verrerie. Une sélection de 170 oeuvres, où l'on compte 20 meubles en ébène, 60 céramiques et 90 verreries, nous offre un panorama chronologique de l'activité créatrice de Gallé, qui va de ses débuts (il est né en 1846) à 1904, date à laquelle, parvenu au sommet de sa renommée, il s'éteint à la suite d'une leucémie. En 1863 déjà, il travaille à la création de modèles pour son père Charles Gallé-Reinemer (1818-1902), négociant en porcelaines et cristaux, qu'il fait exécuter par la fabrique de Saint-Clément et par la verrerie de Mejsenthal. Ensuite, Emile crée à Nancy ses propres ateliers et plus tard, en 1901, il fonde l'Ecole de Nancy avec des concitoyens également connus, Daum, Majorelle, Vallin et Prouvé.

Gallé. Lampada "Prunelier" 1910 H. 62 cm

L'exposition nous permet de suivre l'évolution du style de Gallé, à travers différentes techniques empreintes d'une certaine magie et dont quelques unes ont méme été brevetées, notamment la marqueterie de verre. Les premières céramiques exposées remontent à 1864-65 et, jusqu'en 1877-78, elles s'inspirent encore des styles précédents, éventuellement de l'art populaire et romantique, comme c'est le cas pour les verres; mais déjà, au début du dernier quart de siècle, Gallé se tourne vers des thèmes nouveaux et rénovateurs: la faune, la botanique, l'Extrême-Orient, qu'il aborde avec une recherche personnelle approfondie, où l'expression et l'esthétique se fondent pour former un binome ; quelques années après, ce binome se manifestera clairement dans la lignée "symboliste" (pour les arts décoratifs), désignée plus tard comme "Art Nouveau".

Parmi les oeuvres ne figurent pas celles de la période posthume, au tours de laquelle ses établissements ont poursuivi, sous la direction de sa femme, puis de son gendre, la fabrication de ses modèles.
Cóté mobilier, se trouvent des créations spectaculaires comme le lit aux "papillons", "Aube et Crépuscule" et la "Vitrine aux libellules": le premier en palissandre, ébène incrustations de bois variés, nacre et verre; la seconde constituée de nombreux bois précieux, parmi lesquels du chéne lacustre, de l'acajou moucheté, du palissandre du Siam, avec des incrustations de verres patinés, de nacre et de pierre dure et des bronzes cidelés et polis; d'autres chefs d'oeuvre comme la commode intitulée "Le Champ du Sang", en noyer de Turquie, onyx et marqueterie d'environ vingt essences de bois des îles; ou le coffret en palissandre d'Afrique et en marqueterie de bois divers, avec des ornements en application, sculptés ou courbés à chaud; ou l'étagère et les guéridons ornés de chardons de Lorraine, fleurs de lys, fleurs de pommiers et orchidées, les fleurs préférées de l'artiste.
 Puis, nous pouvons admirer la célèbre table "Le Rhin", la vitrine "La Flore hivernale", la jardinière "Flore marine - Flore exotique", la chaise "Le Merisier de Sainte Lucie".

Emile Gallé "Mante religieuse et hanneton". Anse applicate decorate con coccinelle. 1901 H. 23,3 cm

Les céramiques aussi sont représentatives de l'oeuvre de Gallé dans ce quelle a d'essentiel. Parmi les pièces exposées, céramiques et majoliques, certaines sont fabriquées selon la technique de la "barbotine", et d'autres sont plombifères ou stannifères, à décors de petit ou grand feu. Toutes sont regroupées sous le terme de "Faience". Le vase "Le Coq et la Mouche", créé vers 1864-67 évoque non seulement une fable, mais encore un concept de spatialité et de symbolisme, que le maître développera par la suite; les "lions-torchères", modèles héraldiques (articles d'éclairage), ont été réalisés dans les années 1865-76, à partir des anciens moules de la Faiencerie de Saint-Clément, dans des tons étonnants de bleu cobalt et outremer. L'ordre d'exposition des oeuvres épouse l'évolution du style de l'artiste: plats d'ornement, pichets, vases, coupes, vide-poches, oeuvres se prétant toutes à la réalisation d'un thème; et c'est parce que son art suit un parcours personnel et original que Gallé figure parmi les grands créateurs dans le domaine de la faiencerie.

 

En tant que verrier, Gallé débute dans la cristallerie à décor d'émail. Il voyage de la Bohème à Berlin, de Londres à Weimar; il étudie les Vénitiens et découvre ainsi toutes les possibilités d'expression par le verre. A Paris, il rencontre les plus remarquables de ses contemporains, Philippe-Joseph Brocard et Eugène Rousseau; il étudie au Louvre les trésors de la verrerie antique et garde une forte impression des verres islamiques. De plus, il entretient des relations privilégiées avec Mejsenthal où d'une part sont exécutées pour lui des pikes selon ses dessins, et où, d'autre part, il continue ses propres expériences selon l'authentique "technique de la matière" enseignée par les frères Christian.


Emile Gallé, "Sabot de Vénus et Mycène des Fougères". Decoro di orchidee e funghi, su fondo "verde Nilo". 1884 H. 23,2 cm

Dans l'exposition nous sont présentés les ouvrages en verre qu'il a su élever à un niveau de premier ordre. Il est vrai que, des trois techniques qu'il a pratiquées, celle de la verrerie reste fondamentale dans son oeuvre.
Tous les procédés sont présents dans les chefs-d'oeuvre qu'il nous est donné d'admirer: gravure en creux ou en camée, émaillage, décor intercalaire, rubans et stries, matage, relief et ciselure, travail à la pince ou à l'acide, soufflé, champlevé, martelé, églomisé, coulé, craquelé, oxydations dans la masse, marbrures, imitations de pierres dures, de jaspures, inclusions de parcelles métalliques, applications, marqueterie,...


Gallé. Vaso a balaustro in vetro doppio, decoro di rose selvatiche nei toni del rosso finemente inciso ad acido su fondo color miele. Epoca 1908, H. 22,7 cm.

Parmi les 90 verreries exposées, nous devons citer: "Pique-Fleurs", en verre "Claire de Lune" craquelé avec des applications, un décor peint à l'émail et doré et une monture en bronze doré, daté de 1878-80; "Deux fois perdue", un vase à deux couches avec inclusions d'oxydes rouges et noirs, décortaillé à la roue, gravé et doré, daté de 1888-89, célèbre vase dit "de tristesse" parce qu'il représente le mythe d'Orphée et Eurydice: lui, errant dans la brume ténébreuse de l'outre-tombe, séparé pour la deuxième fois de sa bien-aimée au visage déjà évanescent; "la Grande Communion de la Nature", coupe en cristal à plusieurs couches avec inclusions, décor gravé et marqueterie de verres, datée de 1900; "la Main aux Algues et aux Bagues", cristal incisé, marbré et strié, avec des inclusions et des applications à chaud, daté de 1904: cette main à demi ornée de bagues et enveloppée d'algues est réalisée avec une plastique inventive étonnante; elle suscite une sensation qui sera typique du Surréalisme.
Parmi toutes ces oeuvres exceptionnelles, désormais connues, puisqu'elles proviennent des plus prestigieux musées du monde comme le Musée des Arts Décoratifs et le Musée d'Orsay de Paris, le Musée de l'Ecole de Nancy, le "Victoria and Albert Museum" de Londres et de nombreux musées francais, allemands, suisses, danois ou belges, se trouvent des oeuvres inédites, prétées pour l'occasion par des collectionneurs privés, qui sont une révélation méme pour les connaisseurs. L'exposition est complétée par une importante documentation d'environ une centaine d'écrits, photographies et dessins de l'époque illustrant l'activité de l'artiste, la manière dont il élaborait ses modèles, le fonctionnement de ses ateliers, son activité commerciale et sa participation aux grandes expositions.
Les oeuvres prestigieuses d'Emile Gallé exposées au Musée du Luxembourg diffusent un rayonnement intérieur. En métamorphosant la matière, ce maître a démontré comment fondre art et industrie en une merveilleuse symphonie. Nous devons nous souvenir de la formule qu'il avait fait graver sur le portail de son atelier (maintenant au Musée de l'école de Nancy): "Ma racine est au fond du bois"; elle explique son intimité particulière avec les forces les plus secrètes de la nature.
 

 

Franco Borga   (Février 1986)

 

 

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